Il y a une décennie que mes obligations professionnelles m’ont éloigné de mon domaine de formation. En effet, tôt dans ma carrière, j’ai commencé par le « terrain ». Employée à WWF, mon travail était dédié entre autres à la protection des espèces (marines) menacées et le cadre de certains de nos programmes. Nous nous attelions, mes collègues et moi, à impulser autant que possible de changements de comportement pour détourner une communauté au Sénégal de la pêche, du commerce et de la consommation de la viande de tortue marine. À l’époque, notre stratégie ne se limitait pas à la sensibilisation. Il fallait aussi proposer des alternatives concrètes permettant aux populations de vivre autrement ; nous avons ainsi développé des activités génératrices de revenus, telles que des circuits d’écotourisme. Dans cette même région, dans le cadre d’un projet d’éducation environnementale, un collègue et moi avons rédigé un livret destiné à sensibiliser les jeunes à la protection des tortues marines. Ailleurs, le défi était tout autre : dans une localité marquée par des conflits récurrents entre communautés de pêcheurs, j’ai dirigé la mise en place d’une radio communautaire. Elle servait à la fois de lieu de dialogue entre les différentes communautés et d’outil de sensibilisation à la préservation de l’écosystème marin.

Puis, un jour, plus rien. Mes responsabilités ont changé de nature. Je suis passé du terrain, où l’on met directement en œuvre les projets, à l’élaboration des politiques publiques. C’est passionnant, bien sûr… mais je l’avoue, cela manque parfois un peu de mordant.

Aujourd’hui, je travaille, en quelque sorte, au service des États. J’accompagne les pays dans leurs efforts pour élargir l’accès aux méthodes contraceptives modernes. Mon rôle consiste également à coordonner les actions des gouvernements, des bailleurs de fonds, des partenaires de mise en œuvre, de la société civile, des organisations de jeunes et de tous les acteurs engagés autour d’un même objectif : faire progresser le Partenariat de Ouagadougou.

Dit ainsi, cela peut sembler un peu abstrait. En réalité, l’ambition est très concrète : d’ici à 2030, les pays membres du Partenariat espèrent permettre à 13 millions de femmes supplémentaires d’utiliser une méthode moderne de contraception.

Voilà pour le contexte. Car malgré des avancées remarquables au cours des dernières années, la dynamique s’essouffle aujourd’hui. Les progrès, bien réels, tendent à stagner. C’est précisément ce ralentissement qui nous oblige à repenser nos approches et à imaginer de nouvelles façons d’agir.

C’est dans ce contexte que j’ai participé à ma première conférence internationale sur la communication pour le changement de comportement.

La conférence, qui s’est tenue au Panama du 22 au 26 juin, a réuni plus de 1 500 professionnels de la communication, chercheurs, innovateurs et praticiens venus de 125 pays. La richesse des échanges m’a permis de mesurer à quel point la communication pour le changement de comportement est bien plus qu’un simple outil de sensibilisation : elle constitue un puissant levier pour concevoir, accompagner et transformer les politiques publiques, qu’il s’agisse de santé, d’environnement ou, plus largement, de développement durable. Son champ d’application est d’une ampleur aussi impressionnante que souvent méconnue. Voici les cinq points qui m’ont le plus marqué au cours de cette conférence de cinq jours :

Les déterminants sociaux au service du changement de comportement

Nous sommes en partie le produit de nos environnements respectifs. Si vous passez beaucoup de temps avec des personnes qui boivent régulièrement, il y a de fortes chances que vous finissiez, vous aussi, par lever le coude. Si, au contraire, vous vivez avec des personnes qui mangent sainement, il est probable que vos propres habitudes alimentaires s’en trouvent influencées.

C’est tout l’intérêt de l’approche fondée sur les déterminants sociaux de la santé : elle permet de comprendre que nos comportements ne relèvent pas uniquement de choix individuels, mais aussi de normes, de relations, de contraintes et d’environnements sociaux. C’est l’un des axes d’intervention du RAES dans sa stratégie communicationnelle.

On pourrait objecter que cela n’a rien de nouveau et que les campagnes de sensibilisation, notamment celle contre le diabète, mobilisent déjà ce type d’approche. Mais la différence tient ici à l’échelle d’intervention : il ne s’agit pas seulement d’informer des individus, mais d’agir sur l’ensemble d’une communauté. Le RAES ne se contente pas de déconstruire des préjugés ; il contribue à créer un écosystème propice à de nouveaux comportements.

Le projet Yaay Choisir, consacré à l’éducation des filles et à leur orientation vers les filières techniques, en est un exemple concret. Sa force est de ne pas avoir commencé par une campagne, mais par une question : pourquoi les filles s’orientent-elles si peu vers ces filières ? En creusant, l’équipe a compris que le problème ne tenait pas seulement à un manque d’information. Les stéréotypes du type « ce sont des métiers d’hommes », la pression familiale, le regard du voisinage, l’absence de modèles visibles et le flou autour des débouchés professionnels se renforçaient mutuellement.

La réponse ne pouvait donc pas être un simple slogan. La campagne a plutôt mobilisé plusieurs leviers complémentaires : un film pour susciter l’identification et briser les clichés, des débats pour ouvrir la discussion au sein des familles, des outils pratiques pour faciliter l’inscription, ainsi qu’une application permettant de découvrir les débouchés des filières et les salaires possibles.

En somme, le projet ne dit pas simplement aux filles : « faites ce choix »; il travaille à rendre ce choix pensable, acceptable, accessible et accompagné. C’est précisément là que la communication pour le changement social prend toute sa force : elle ne se limite pas à transmettre un message, elle transforme les conditions sociales qui rendent certains comportements possibles

Les goulots d’étranglements en solution pour la planification familiale

L’un des constats qui est revenu avec insistance durant la conférence est le suivant : les pays savent de mieux en mieux identifier les obstacles à la communication pour le changement social et comportemental (SBC), mais peinent encore à les lever. En d’autres termes, le diagnostic est souvent juste ; c’est le passage à l’action qui demeure le véritable défi.

C’est précisément pour répondre à cette difficulté que l’OMS a développé un outil d’analyse des goulots d’étranglement (Bottleneck Analysis – BNA). Testé notamment en Éthiopie, au Pakistan et en Tanzanie, cet outil met en lumière des blocages étonnamment similaires d’un pays à l’autre : des financements insuffisants, une faible intégration des indicateurs de SBC dans les systèmes d’information sanitaire, des compétences limitées chez les prestataires et, enfin, des mécanismes de redevabilité encore trop fragiles.

Mais l’intérêt du BNA ne réside pas uniquement dans sa capacité à produire un diagnostic.

Source : OMS

L’OMS est partie d’un constat simple : un rapport, aussi pertinent soit-il, ne change pas une politique publique. Encore faut-il transformer les constats en décisions, puis en actions.

C’est tout le sens du guide de mise en œuvre publié en mai 2025. Véritable feuille de route opérationnelle, elle propose des réponses concrètes à chacun de ces blocages. Lorsqu’il manque des ressources, il recommande d’inscrire des lignes budgétaires spécifiques à la SBC dans les budgets nationaux. Lorsque les données manquent, il préconise d’intégrer des indicateurs comportementaux aux systèmes de suivi existants. Face au déficit de compétences, il met à disposition des référentiels et des outils de formation. Enfin, pour renforcer la redevabilité, il propose des mécanismes de suivi et d’évaluation adaptés. L’ensemble est complété par une véritable boîte à outils : modèles de diagnostic, guides de conception, instruments de plaidoyer et canevas pour planifier le passage à l’échelle. L’ambition est claire : faire du BNA non plus un simple exercice analytique, mais un levier durable de transformation des systèmes de santé et un accélérateur des objectifs de FP2030.

Dans le même esprit, l’OMS a également présenté une boîte à outils de plaidoyer destinée aux acteurs déjà convaincus de l’importance de la communication pour le changement de comportement, mais qui peinent encore à convaincre les décideurs politiques et les bailleurs.

Le paradoxe est frappant : alors que les investissements dans les contraceptifs et les services de santé sont considérables, la dimension sociale et comportementale demeure largement sous-financée, alors même que 164 millions de femmes ayant un besoin de contraception n’utilisent toujours aucune méthode moderne.

Pourtant, les arguments ne manquent pas. La communication agit simultanément sur les comportements individuels, les relations interpersonnelles, les normes sociales et les facteurs institutionnels. Elle est également rentable : en Zambie, chaque dollar investi dans la SBC permettrait d’économiser entre deux et cinq dollars en coûts de santé.

Pour rendre ce plaidoyer plus efficace, l’OMS propose une démarche simple en trois temps : expliquer pourquoi la SBC est indispensable, montrer comment elle contribue à des objectifs plus larges, notamment ceux de FP2030 et du renforcement des systèmes de santé, puis démontrer ce que disent les données probantes en matière de coût-efficacité, de retour sur investissement et d’impact.

Là encore, la logique est résolument pragmatique. L’objectif n’est pas seulement de convaincre davantage de professionnels de santé. Il s’agit surtout de donner aux acteurs de terrain les moyens de convaincre ceux qui prennent les décisions, afin que la communication pour le changement social et comportemental cesse d’être considérée comme un supplément facultatif et soit enfin reconnue comme un investissement stratégique des politiques de santé publique.

L’intelligence artificielle au service de la planification familiale

Parmi les échanges qui m’ont le plus marqué figure le travail de chercheurs et d’experts en sciences comportementales, notamment ceux de SistemaFutura, qui développent des approches innovantes combinant l’intelligence artificielle et la modélisation systémique.

Leur objectif est aussi simple qu’ambitieux : aider les organisations à mieux comprendre la complexité avant d’agir. Car une intervention, aussi pertinente soit-elle sur le papier, peut produire des effets très différents selon le contexte dans lequel elle est déployée.

Concrètement, l’utilisateur guide l’intelligence artificielle à l’aide de prompts pour préciser la nature de l’analyse recherchée. Mais la véritable force de l’outil réside ailleurs : il est capable d’intégrer et de mettre en dialogue une grande diversité de documents, projets, rapports d’activité, stratégies, plans de communication, évaluations, données contextuelles, pour en dégager une compréhension et une vision globale. L’IA ne se contente donc pas de résumer des documents ; elle identifie des liens, révèle des incohérences, met en évidence des angles morts et aide à éclairer la prise de décision.

Source : SistemaFutura

Ce qui m’a particulièrement séduit dans l’approche de SistemaFutura, c’est précisément cette vision systémique. Là où beaucoup d’outils évaluent une intervention à partir d’un ou deux indicateurs de performance, eux invitent à regarder l’ensemble du paysage.

À travers trois approches complémentaires, ils montrent qu’une politique ou un projet ne peut être compris isolément. Une intervention produit toujours des effets directs, mais aussi des effets indirects, parfois inattendus, qui se répercutent sur d’autres acteurs et d’autres dimensions du système.

L’évaluation ne porte donc pas uniquement sur les résultats obtenus. Elle interroge également la pertinence de l’action au regard du contexte, son rapport coût-efficacité, sa durabilité et ses interactions avec l’ensemble de l’écosystème dans lequel elle s’inscrit.

Cette manière de penser est particulièrement stimulante. Elle permet de tester virtuellement différents scénarios avant leur mise en œuvre, de limiter les risques d’échec, d’identifier les effets pervers potentiels et d’allouer les ressources là où elles produiront le plus d’impact.

À une époque où les décideurs sont constamment appelés à faire davantage avec des ressources limitées, cette approche offre bien plus qu’un gain de temps ou d’argent. Elle propose une autre manière de concevoir l’action publique : moins linéaire, plus lucide et, sans doute, plus efficace.

La radio, grande oubliée de l’ère digitale

Que reste-t-il d’une campagne une fois les tentes démontées, les affiches décrochées et les haut-parleurs rangés ? Cette question m’a accompagné tout au long du sommet.

À l’heure du numérique et de l’intelligence artificielle, la tentation est grande de concentrer les efforts de communication sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques. Beaucoup d’organisations y consacrent désormais l’essentiel de leurs ressources, convaincues que l’avenir de la communication s’y joue.

Pourtant, les données racontent une histoire plus nuancée.

Selon une récente enquête d’Afrobarometer, la radio demeure, en Afrique, le média le plus accessible. Son taux de pénétration, estimé entre 60 % et 65 %, dépasse largement celui des réseaux sociaux, qui se situe entre 35 % et 50 % selon les pays.

Source : Afrobarometer

Cette réalité rappelle une évidence que l’on oublie parfois : une bonne stratégie de communication ne consiste pas à utiliser les outils les plus récents, mais ceux qui atteignent réellement les populations concernées.

La radio, et plus particulièrement la radio communautaire, conserve ainsi un avantage irremplaçable : celui de la proximité. Elle accompagne les habitants au quotidien, parle leur langue, épouse leurs réalités et permet de diffuser des messages de prévention ou de sensibilisation tout au long de l’année, sans attendre une campagne ponctuelle ou une journée internationale.

Les communautés de pratique pour comprendre et agir

Les communautés de pratique sont des espaces d’échange et d’apprentissage où les acteurs interagissent, apprennent ensemble et tissent des relations, développant peu à peu un sentiment d’appartenance et d’engagement mutuel autour d’une cause commune. Elles reposent sur l’idée que le savoir ne se transmet pas seulement de manière descendante, mais se construit collectivement, à travers les expériences, les questionnements et les solutions partagées.

J’ai ainsi découvert l’IBP (Implementing Best Practices) Network, avec ses plus de 27 000 membres et ses nombreux groupes thématiques couvrant des sujets aussi variés que la santé des adolescents, les soins d’avortement ou la santé des hommes, ce qui en est une illustration concrète à l’échelle mondiale.

Les partages d’expériences durant la session ont permis de mieux comprendre les dynamiques de ces espaces, ce qui les fait vivre, comment on y maintient l’engagement dans la durée. Nous avons aussi abordé la question des communautés de pratique communautaires, souvent moins formelles et des passerelles à construire avec des structures plus institutionnelles pour éviter que ces espaces ne restent isolés. Pour finir, la notion de « power shifting », partie intégrante de ces démarches, invite à redistribuer le pouvoir aux communautés elles-mêmes plutôt que de décider à leur place. Cela implique de reconnaître l’expertise de leur expérience, de les associer aux prises de décision et de faire confiance à leur capacité d’action, plutôt que de maintenir des relations verticales où les savoirs descendants prévalent.

Au fond, c’est peut-être là le fil conducteur de tout ce sommet.

La communication pour le changement de comportement ne consiste pas seulement à convaincre. Elle consiste à mieux écouter et comprendre les systèmes dans lesquels les comportements prennent forme, et à créer les conditions qui rendent le changement possible.

Je ressors de cette semaine au Panama avec beaucoup plus de connaissances et une nouvelle perception de la communication pour le changement de comportement. J’en reviens convaincue que cette discipline est en pleine transformation : elle ne se limite plus à accompagner les politiques publiques ; elle ambitionne désormais de les concevoir, de les orienter et d’en accroître durablement l’efficacité.

Appliquée à mon champ professionnel actuel, cette évolution ouvre un horizon particulièrement stimulant pour les pays que j’accompagne. Car la planification familiale n’est pas seulement une question de santé. Elle touche à l’éducation, à l’égalité entre les femmes et les hommes, à la réduction de la pauvreté, à la gouvernance et, plus largement, au développement durable.

Autrement dit, changer un comportement, ce n’est jamais seulement changer une habitude. C’est parfois commencer à transformer une société.