Je fais partie des femmes qui encouragent leurs congénères à avoir une activité génératrice de revenus. Très longtemps, j’ai conseillé et sensibilisé les femmes à l’impératif d’un salaire ou d’un revenu mensuel. Pour moi, être financièrement indépendante symbolisait la véritable liberté. Aller, venir, choisir pour soi, sont des choses importantes quand on est une femme pour non seulement échapper à la précarité, mais aussi pour ne pas subir l’oppression d’un homme.

Je sais que les mots peuvent paraître durs. Seulement, je viens d’un pays où les hommes assujettissent les femmes : parce qu’ils ont le pouvoir financier, ils vous imposent leur loi, vous « font courir » et vous en font voir de toutes les couleurs, parce qu’ils savent que vous n’avez pas d’autre recours. Je vis dans un pays où des hommes qui souhaitent pourvoir aux besoins de leurs épouses leur demandent de quitter leurs emplois ; après, s’ensuit une chute vertigineuse vers la précarité et la dépendance financière, avec ceci de particulier que l’on est « obligé » d’évoluer selon le bon vouloir de monsieur.

J’ai toujours pensé que gagner son argent pour une femme la mettait à l’abri de certaines misères. Et c’est vrai, cela protège. Mais j’ai réalisé il y a peu que je parlais aussi depuis ma position de privilégiée. Depuis toute mon enfance, j’ai baigné dans des discours de type : « tu ne vaux pas moins qu’un homme », « ton travail, c’est ton premier mari », « si tu veux t’offrir quelque chose, travaille ma fille et ne dépend de personne », « épouse n’est pas une profession » et « Si c’est dur dans le mariage, rentre à la maison ! » ; je ne suis pas mariée mais j’ai toujours su qu’en cas de coups durs j’aurais toujours un toit sur la tête quoi qu’il arrive. Cette sécurité de base, ce filet familial, toutes les femmes ne l’ont pas. Et c’est là que commence un autre niveau de prise de conscience.

L’année dernière, j’ai lu « Tout le monde peut être féministe » de bell hooks et elle dit à la page 76 que « Nous savons aujourd’hui que le travail ne libère pas les femmes de la domination masculine. » À la lecture de cette phrase, j’ai fait une pause et j’ai eu envie de creuser plus profondément. J’avais déjà conscience d’un certain nombre de choses, mais cette affirmation résonnait comme un écho à des intuitions encore floues en moi.

Ma récente discussion avec Viviane Tathi et Christian Djoko a été édifiante en bien des points et m’a aidée à structurer ma réflexion. Si vous l’avez manquée, je vous la recommande vivement.

Écoutez : Les hommes détestent-ils les femmes? • Podcast • A Nkwel

Cette conversation a mis en lumière une vérité que beaucoup d’entre nous pressentent sans toujours la nommer : l’argent est un levier, mais il n’est pas le rempart ultime. Car la domination masculine ne s’exerce pas uniquement par l’économie. Elle s’enracine dans des systèmes légaux, des normes sociales et des mécanismes psychologiques bien plus profonds et insidieux.

Décryptage du triptyque de l’emprise

L’emprise systémique

Saviez-vous qu’au Cameroun, selon certaines dispositions juridiques inspirées du droit coutumier, le mari peut disposer des biens de son épouse ? Personnellement, je ne le savais pas. Je suis tombée des nues quand je l’ai appris. Sur un autre plan, si un époux désapprouve l’activité professionnelle de sa femme, il peut légalement l’empêcher de l’exercer. Le décor ainsi campé est clair : l’autonomie financière d’une femme peut être annulée d’un trait de plume ou par un simple refus masculin sanctionné par la société.

Cette emprise systémique dépasse les frontières. Elle se niche dans les lois sur l’héritage qui avantagent les fils, dans les difficultés d’accès au crédit pour les femmes, dans le plafond de verre au travail, et dans cette charge mentale et domestique qui, même lorsque la femme travaille, repose encore majoritairement sur ses épaules. Gagner son argent ne vous exempte pas de porter ce « deuxième fardeau ». Au contraire, cela peut créer une double journée de travail : une pour la survie économique, l’autre pour le maintien du foyer, sans reconnaissance équitable.

L’emprise financière

L’emprise financière est souvent la plus visible. C’est le contrôle des comptes, la demande de redevances sur le salaire, le sabotage de projets professionnels, ou le chantage affectif lié à l’argent (« C’est moi qui paie tout ici »). Une femme peut avoir son salaire, mais si elle doit le verser intégralement à son mari, ou si chaque achat est scruté, interrogé, moqué, son indépendance est un leurre. L’argent qu’elle gagne devient alors un simple prolongement du pouvoir de l’autre, une monnaie d’échange pour un peu de paix, mais jamais une vraie liberté. N’a-t-on pas déjà entendu demander à une femme de faire acte d’allégeance parce que le gros salaire ne doit pas lui laisser pousser des ailes ? Quand elle n’en a pas, sa vie est à la merci de son mari….

L’emprise psychologique

J’ai connu la violence de l’amour qui prétend vous aimer. Je sais ce que c’est que de se sentir prise au piège, étouffée sous le poids d’une affection toxique. On a tendance à blâmer les femmes qui restent (et celles qui partent, d’ailleurs) sans comprendre le processus d’emprise. Je connais les mécanismes qui vous contraignent à rester ou à accepter l’inacceptable : l’érosion lente de l’estime de soi, l’isolement progressif, la culpabilité instillée goutte à goutte, la peur des représailles et cette terrible idée que, peut-être, on ne mérite pas mieux. L’emprise psychologique vous convainc que votre liberté financière est une faute, un acte d’égoïsme, une menace pour l’équilibre du couple et de l’autre. Elle fait de votre salaire non pas un outil d’émancipation, mais un sujet de conflit permanent et une source de honte et de brimade.

Je vous invite à lire La nuit au cœur de Natacha Appanah

Parce qu’on ne nous a pas appris à nous aimer

J’ai une théorie : tout vient de la façon dont on éduque les femmes. Si tant de femmes restent dans des situations étouffantes, ce n’est pas seulement par manque d’argent. C’est aussi, et peut-être surtout, parce qu’on ne nous a jamais vraiment appris à nous aimer. On nous a appris à être fortes, à travailler dur, à subvenir aux besoins des autres et à les faire passer avant les nôtres ; à être des piliers silencieux. Mais rarement à écouter notre petite voix intérieure, à poser des limites claires et fermes, à dire « non » sans nous consumer de culpabilité, à choisir ce qui nous rend heureuses, même si ça ne fait plaisir à personne.

On nous élève souvent dans l’idée que l’amour, c’est souffrir. Que sacrifier son bonheur pour les autres, c’est être une « bonne femme », une « bonne mère ». Que si on part, on a échoué. Que si on reste et qu’on endure, c’est par amour, c’est noble. Mais quand est-ce que l’amour de soi entre en ligne de compte ? Quand nous autorise-t-on à placer notre bien-être émotionnel, mental et physique au centre de nos vies ?

L’autonomie financière est donc une étape nécessaire, cruciale, mais elle n’est pas la destination. Elle est un outil puissant dans la boîte à outils de la liberté, mais si l’esprit reste en cage, l’outil rouille dans nos mains sans être utilisé.

La véritable libération est un travail à plusieurs niveaux :

  1. Légal et social : pour changer les lois iniques et les normes qui perpétuent la domination.
  2. Économique : pour garantir un accès réel et non entravé aux ressources.
  3. Psychologique et éducatif : pour défaire les schémas d’auto-sacrifice et apprendre aux filles, dès le plus jeune âge, que leur valeur est intrinsèque, qu’elles ont le droit d’exister pour elles-mêmes, et que s’aimer n’est pas un péché, mais le fondement de toute relation saine.

Il ne s’agit pas de cesser de se battre pour l’indépendance économique des femmes. Ce combat reste important. Mais il s’agit de le mener les yeux grands ouverts, en comprenant que la route vers la liberté est plus longue et plus sinueuse. Elle passe par la reconquête de soi à tous les niveaux.